24 heures de retard
...Mais il ne sera pas dit que le 21 janvier sera oublié par GA !
Oh ! que Versaille était superbe
Dans ces jours purs de tout affront
Où les prospérités en gerbe
S'épanouissaient sur son front !
Là, tout faste était sans mesure.
Là, tout arbre avait sa parure.
Là, tout homme avait sa dorure.
Tout du maître suivait la loi.
Comme au même but vont cent routes,
Là les grandeurs abondaient toutes.
L'olympe ne pendait aux voûtes
Que pour compléter le grand roi !
Vers le temps où naissaient nos père
Versaille rayonnait encor.
Les lions ont de grands repaires ;
Les princes ont des palais d'or.
Chaque fois que, foule asservie,
Le peuple au coeur rongé d'envie
Contemplait du fond de sa vie
Ce fier château si radieux ;
Rentrant dans sa nuit plus livide,
Il emportait dans son oeil vide
Un éblouissement splendide
De rois, de femmes et de dieux !
Alors riaient dans l'espérance
Trois enfants sous ces nobles toits,
Les deux Louis, aînés de France,
Le beau Charles, comte d'Artois.
Tous trois nés sous les dais de soie,
Frêles enfants, mais pleins de joie
Comme ceux qu'un chaud soleil noie
De rayons purs sous le ciel bleu.
Oh ! d'un beau sort quelle semence !
Près d'eux le roi d'où tout commence,
Au-dessous d'eux le peuple immense,
Au-dessus la bonté de Dieu !
Qui leur eût dit alors l'austère destinée ?
Qui leur eût dit qu'un jour cette France, inclinée
Sous leurs fronts de fleurons chargés,
Ne se souviendrait d'eux ni de leur morne histoire,
Pas plus que l'océan sans fond et sans mémoire
Ne se souvient des naufragés !
Que, chaînes, lys, dauphins, un jour les Tuileries
Verraient l'illustre amas des vieilles armoiries
S'écrouler de leur plafond nu,
Et qu'en ces temps lointains que le mystère couvre,
Un corse, encore à naître, au noir fronton du Louvre
Sculpterait un aigle inconnu !
Que leur royal Saint-Cloud se meublait pour un autre ;
Et qu'en ces fiers jardins du rigide Le Nôtre,
Amour de leurs yeux éblouis,
Beaux parcs où dans les jeux croissait leur jeune force,
Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce
Des vieux arbres du grand Louis !
Dans ces temps radieux, dans cette aube enchantée,
Dieu ! comme avec terreur leur mère épouvantée
Les eût contre son coeur pressés, pâle et sans voix,
Si quelque vision, troublant ces jours de fêtes,
Eût jeté tout à coup sur ces fragiles têtes
Ce cri terrible : - Enfants ! vous serez rois tous trois !
Et la voix prophétique aurait pu dire encore :
"Enfants, que votre aurore est une triste aurore !
Que les sceptres pour vous sont d'odieux présents !
D'où vient donc que le Dieu qui punit Babylone
Vous fait à pareille heure éclore au pied du trône ?
Et qu'avez-vous donc fait, ô pauvres innocents !
"Beaux enfants qu'on berce et qu'on flatte,
Tout surpris, vous si purs, si doux,
Que des vieux en robe écarlate
Viennent vous parler à genoux,
Quand les sévères Malesherbes
Ont relevé leurs fronts superbes,
Vous courez jouer dans les herbes,
Sans savoir que tout doit finir,
Et que votre race qui sombre
Porte à ses deux bouts couverts d'ombre
Ravaillac dans le passé sombre,
Robespierre dans l'avenir !
"Dans ce Louvre où de vieux murs gardent
Les portraits des rois hasardeux,
Allez voir comme vous regardent
Charles premier et Jacques deux !
Sur vous un nuage s'étale.
Sol étranger, terre natale,
L'émeute, la guerre fatale
Dévoreront vos jours maudits.
De vous trois, enfants sur qui pèse
L'antique masure française,
Le premier sera Louise seize,
Le dernier sera Charles dix !
"Que l'aîné, peu crédule à la vie, à la gloire,
Au peuple ivre d'amour, sache d'une nuit noire
D'avance emplir son coeur de courage pourvu ;
Qu'il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule,
Et là-bas, tout au fond, au-dessus de la foule,
Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu !
"Frères par la naissance et par le malheur frères,
Les deux autres fuiront, battus des vents contraires.
Le règne de Louis, roi de quelques bannis,
Commence dans l'exil, celui de Charles y tombe.
L'un n'aura pas de sacre et l'autre pas de tombe.
A l'un Reims doit manquer, à l'autre Saint-Denis !"
Quel rêve horrible ! – C'est l'histoire.
De nos père couchés dans les tombeaux profonds
Ce qu'aucun n'aurait voulu croire,
Nous l'avons vu, nous qui vivons !